Fédération des Syndicats Apicoles du Bas-Rhin

L'histoire de l'association

            Le mouvement apicole alsacien, qui rassemble à ses débuts, en 1865, une dizaine de curieux, gagne rapidement en ampleur. Frédéric Bastian allie la pratique à la théorie et grâce à son enthousiasme et à ses qualités de vulgarisateur le mouvement gagne en force et en importance. Le 1er octobre 1868, une douzaine d’apiculteurs se réunissent dans le jardin du pasteur à Wissembourg et fondent la Société d’Apiculture d’Alsace (Der Elsässische Bienenzüchterverein). La société apicole alsacienne se rapproche d’avantage des regroupements allemands (propagation des ruches à cadres mobiles, division de la société en sections) que du mouvement français (discrédit de l’apiculture rationnelle, conservation des méthodes fixistes [ruches en paille], regroupement centralisé).

 

            En 1868, Frédéric Bastian met au point son propre modèle de ruche appelée plus tard ruche Bastian (Bastianstock) ou ruche alsacienne (Elsässerstock). Ce modèle, dérivé des ruches Berlepsch et Dzierzon, subit de nombreuses améliorations et ses mesures se fixent en 1873. Le modèle de ruche est décrit la première fois dans Bastian (Frédéric), Les abeilles, traité théorique et pratique d’apiculture rationnelle, Paris, 1868, p. 164-173. Il apparaît sous la dénomination « ruche à cadres ouverts » (cadre sans barre transversale). Les cadres ouverts sont rapidement abandonnés au profit des cadres fermés. Dès 1935, une forme dérivée remplace peu à peu le modèle amélioré de 1868. Les cadres sont renversés de sorte que la hauteur devient la largeur. La ruche Bastian couchée (Elsässer liegend) avec cadres de 24 x 32 cm supplante la Bastian traditionnelle (Elsässer hoch) et ses cadres de 32 x 24 cm.

 

            Les premières sections d’apiculture alsaciennes voient le jour en 1869 (Strasbourg, Reichshoffen, Niederbronn). La guerre franco-allemande de 1870 déstabilise le jeune mouvement apicole alsacien, mais le rattachement de l’Alsace à l’Allemagne peut, dans le cas de l’apiculture, être considéré comme positif. La période 1871-1914 apparaît comme un « âge d’or » de l’apiculture alsacienne. La science apicole est « dans l’air du temps ». Les sections apicoles se multiplient et se rassemblent dès 1876 en fédérations départementales. Les conférences et les manifestations, comme les expositions internationales d’apiculture à Strasbourg en 1875 et en 1903, déplacent les foules. Les méthodes rationnelles se propagent de manière fulgurante grâce à l’action de grandes personnalités apicoles comme Jacques Dennler, Charles Zwilling, Albert de Dietrich et Edouard Thierry-Mieg. Ces véritables professeurs ambulants (Wanderlehrer) parcourent l’Alsace du Nord au Sud pour propager les bonnes paroles apicoles. D’abord uniquement centrée sur le Bas-Rhin, la Société d’Apiculture d’Alsace s’ouvre au Haut-Rhin en 1873 et à la Moselle en 1878. Le regroupement devient alors la Société d’Apiculture d’Alsace-Lorraine (Der Elsass-Lothringische Bienenzüchterverein).

 

            La société apicole alsacienne édite un journal mensuel intitulé Der Elsässische Bienenzüchter (L’Apiculteur Alsacien) dès 1873 puis Der Elsass-Lothringische Bienenzüchter (L’Apiculteur Alsacien-Lorrain) dès 1878. Bilingue (allemand-français) à partir de 1875, la revue devient un journal apicole de première qualité lu en France et dans l’Empire allemand. Les ouvrages de la société d’apiculture alsacienne[1], à la pointe de la technique apicole de l’époque, sont lus à travers la France et dans tout l’Empire allemand. Cette société qui prône, par ses expositions et ses publications, une certaine idée de l’apiculture « poésie de l’agriculture », essaye de se démarquer de ses homologues badois et palatins. Elle attire dans ses rangs de nombreux notables, instituteurs, pasteurs et curés mais peine à intéresser les agriculteurs. Elle ne rassemble jamais plus de 40% des apiculteurs d’Alsace-Lorraine avant 1914. En 1913, elle compte 6610 adhérents alors que le Reichsland dénombre 17183 apiculteurs en 1907. Elle se contente de se baser sur l’enseignement apicole pratiqué dans les séminaires d’instituteurs de Colmar, Strasbourg et Obernai. Les assemblées générales et les conférences apicoles ne font que partager leur science avec des personnes cultivées adeptes des pratiques rationnelles. Les grands noms de l’apiculture alsacienne, Frédéric Bastian, Jacques Dennler et Charles Zwilling connaissent une renommée qui s’étend hors des frontières du Reichsland. Les apiculteurs montrent leurs singularités à travers la promotion des miels alsaciens dont le miel de sapin constitue l’essence la plus recherchée. La transhumance, pratique indispensable pour obtenir des miels d’essences différentes, se développe dès les années 1880, mais reste un événement localisé. La Société d’Apiculture d’Alsace-Lorraine est devenue de 1868 à 1914 une association apicole de même importance que ses homologues des provinces de l’Empire allemand.

 

            La Première Guerre mondiale marque la fin de cette période bénie en ce qui concerne l’apiculture alsacienne. L’association, reconduite sous le nom de Société d’Apiculture d’Alsace et de Lorraine, devient le premier mouvement apicole français en nombre d’adhérents. Le bulletin Der Elsass-Lothringische Bienenzüchter change de dénomination pour devenir L’Apiculteur Alsacien-Lorrain. La publication reste bilingue (français-allemand). L’évolution du nombre d’apiculteurs membres de la société est exceptionnelle. Le ballottement le plus sensible s’effectue entre un total de 4644 membres en 1915 et 12255 adhérents en 1919. La société apicole rassemble plus de sept apiculteurs sur dix (71,32%) dans l’immédiate après-guerre. L’euphorie apicole retombe rapidement. Dès le début des années 1920, elle ne regroupe plus que 7300 individus, soit la moitié des apiculteurs alsaciens-lorrains (14277 apiculteurs dans cette région en 1926). Ce chiffre reste relativement stable jusqu’à la dissolution de la société apicole alsacienne durant l’été 1940.

 

            La Première Guerre mondiale entraîne implicitement, en Alsace-Lorraine, une baisse du nombre de ruches de 51797 en 1912 à 36154 en 1920. Après l’armistice, la France exige la restitution de 60000 ruches (dont 20000 sont effectivement restituées), la Belgique, de son côté, en demande plus de 14000. Ces colonies, estimées chacune à 42 Francs, sont remises en déduction des dommages de guerre. Cette restitution s’opère par trains entiers, principalement au cours de l’année 1921. La première source d’information réside dans les termes même du Traité de Versailles. En vertu de ce même traité, l’Allemagne est tenue de recevoir des produits alsaciens et lorrains dispensés de droits de douane. Un contingent de 6,5 tonnes de produits de la ruche et de 340 ruches est ainsi fixé.

 

            Un certain malaise se développe dans la société apicole alsacienne dès les années 1920. L’enthousiasme développé par les grands apiculteurs de la fin du XIXe siècle disparaît avec leur mort. Jacques Dennler, le dernier des grands apiculteurs de la période du Reichsland, décède en 1922. Les expositions apicoles ne font plus recette et la crise des années 1930 se traduit par une mévente du miel alsacien. En 1926, la société d’apiculture fonde à Rouffach un Laboratoire des recherches et expérimentations apicoles. D’abord sous le contrôle des professeurs Fritz Diezinger et H. Juge, ce laboratoire revient en 1929 à Auguste Baldensperger et, déplacé à Guebwiller, devient le Centre de recherches apicoles. Spécialisé dans le dépistage des maladies apicoles, ce laboratoire se heurte à un phénomène nouveau des années d’entre-deux-guerres. L’empoisonnement des abeilles dû aux insecticides agricoles devient préoccupant. Les pulvérisations à base de produits contenant de l’arsenic deviennent courantes à partir de 1929 et le D.D.T. commence ses ravages dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’activité de ce centre et sa renommée dépassent les limites de la région, d’autant plus qu’à cette époque, il n’existe en France que trois autres laboratoires spécialisés en apiculture.

 

            Les années d’entre-deux-guerres se caractérisent par la mise en œuvre de différentes formes de protections pour les apiculteurs alsaciens-lorrains. Une coopérative apicole se crée à Strasbourg le 17 septembre 1936. Celle du Haut-Rhin se rassemble vraisemblablement en 1937 tandis que la Moselle ne conçoit pas l’utilité d’une telle coopérative. Le premier changement à effectuer en vue de la création d’une coopérative est la transformation des sections en syndicats. Le changement s’effectue le 18 juillet 1936. La protection des apiculteurs s’effectue également par le biais des assurances apicoles. La Société d’Apiculture d’Alsace et de Lorraine accorde des compensations à ses membres pour les dégâts qu’ils ont subis par suite de vol ou de destructions commis dans leurs ruchers. Une Mutuelle Alsacienne et Lorraine d’Assurances contre l’incendie des exploitations apicoles siège à Colmar. Malgré la forte publicité présente pour cette forme d’assurance dans la revue l’Apiculteur Alsacien-Lorrain, elle ne rassemble en 1933 que 522 assurés soit 7% des membres de la société apicole. La forme de protection la plus étendue reste l’assurance contre la responsabilité, délivrée dès 1901, qui connaît un regain d’attention après un accident mortel survenu en 1924.

 

            La Seconde Guerre mondiale constitue une parenthèse dans l’histoire de l’apiculture alsacienne. Le regroupement apicole, intégré dans la politique apicole nazie, connaît une certaine forme de soutien de la part des autorités allemandes. Chaque apiculteur est poussé à adhérer à une section apicole locale. La Société d’Apiculture d’Alsace et de Lorraine est dissoute et intégrée dans le regroupement apicole badois durant l’été 1940. La revue l’Apiculteur Alsacien-Lorrain est remplacée par l’organe de propagande badois Die Biene und ihre Zucht en septembre 1940 qui finit lui-même par être incorporé en avril 1943 dans la Südwestdeutsche Bienenzeitung (Alsace, Bade, Wurtemberg, Palatinat, Hesse, Hesse-Nassau, Hesse électorale, Rhénanie).

 

            D’un point de vue strictement et uniquement apicole, les moyens développés par l’administration nazie peuvent être considérés comme étant bénéfiques pour l’apiculture alsacienne. L’apiculture, pour des raisons propres à l’idéologie nazie, est intensivement soutenue. Le sucre de nourrissement est distribué de manière généreuse aux apiculteurs alsaciens en contrepartie de « dons » en miel adressés aux autorités occupantes. Ces opérations, qui ont lieu chaque année entre 1940 et 1944, sont dénommées Sonderaktion(en). Le miel récolté est réservé en priorité à la Wehrmacht. Des formations concernant les maladies et les pratiques apicoles ont lieu régulièrement dans le pays de Bade. L’activité des sections alsaciennes est autorisée. Une école apicole spécialement réservée aux Alsaciens se constitue à Gengenbach au Sud d’Offenbourg. Le Centre de recherches apicoles de Guebwiller devient une annexe de l’Institut apicole de l’université de Fribourg-en-Brisgau. Auguste Baldensperger travaille pendant ces années de guerre avec son homologue badois, le professeur Bruno Geinitz. Leur coopération se montre très efficace en ce qui concerne les maladies apicoles intensivement combattues pendant le conflit. Même si les services proposés peuvent paraître séduisants, très peu d’apiculteurs alsaciens intègrent les demandes nazies. Malgré cette forme de résistance, l’attitude de certaines personnalités apicoles (Emile Basy) et le soutien nazi en matière d’apiculture expliquent que la Société d’Apiculture d’Alsace et de Lorraine n’est plus reconstituée après le conflit.

 

            La Libération de l’Alsace se déroule de novembre 1944 à mars 1945. Les pertes de colonies d’abeilles sont importantes. Certains syndicats situés dans les zones de combats accusent la perte de près d’1/3 des ruchers et de la moitié des ruches de leurs membres. Malgré les difficultés, l’apiculture alsacienne veut renaître de ses cendres. Les apiculteurs se regroupent dans le cadre des fédérations départementales dès le 6 décembre 1945. Après de nombreuses tentatives de regroupements avortées, le mouvement apicole se joint au regroupement arboricole en 1952 grâce à l’action de Georges Kuntz et d’Auguste Baldensperger. L’Union des Fédérations apicoles et arboricoles d’Alsace et de Moselle (U.F.A.M.) voit le jour. Le regroupement apicole alsacien, malgré certaines difficultés d’entente, se maintient de manière active jusqu’à aujourd’hui.

 

            Que représente l’apiculture aujourd’hui en Alsace ? La région dénombre, en 2015, 3140 apiculteurs (Bas-Rhin : 1300 apiculteurs ; Haut-Rhin : 1840 apiculteurs). En 1907, cette même région renferme 9931 apiculteurs. En cent ans, le nombre de propriétaires de ruches a été divisé par trois. Les apiculteurs se répartissent en syndicats apicoles. Ces regroupements adhèrent chacun à une Fédération apicole départementale. L’Alsace comprend également une Confédération régionale des apiculteurs d’Alsace. Elle favorise la communication entre les Fédérations apicoles départementales, le Syndicat des producteurs des miels d’Alsace, les Groupements de défense sanitaires des apiculteurs (g.d.s.a.) des deux départements ainsi que le Centre d’études techniques agricoles des apiculteurs d’Alsace (c.e.t.a.). Elle veut renforcer l’organisation régionale de l’apiculture. Elle s’implique également dans les problèmes d’environnement. La Confédération organise depuis 1989 le Grand concours régional des miels d’Alsace avec remise de distinctions aux meilleurs échantillons. La Fédération apicole du Bas-Rhin adhére également à l’ADA Alsace. Cette association, militant pour le développement de l’apiculture, met au point des actions collectives d’intérêt général pour la filière apicole régionale. Les producteurs de miel ont également la possibilité, moyennant le respect d’un cahier de charge de s’engager dans la démarche d’un label de qualité. Deux labels ont cours actuellement pour le miel, le label Critère Qualité Certifié pour 7 différents crus : sapin, forêt, châtaignier, tilleul, acacia, fleurs, fleurs crémeux, et le label rouge pour les miels de sapin. Depuis juin 2005, les miels précités qui sont soumis à l’indication Critère Qualité Certifié et label rouge ont obtenu une mesure européenne par le biais d’une IGP (indication géographique protégée).

 

            L’apiculture alsacienne connaît des difficultés qui paraissent actuellement insurmontables. La moyenne d’âge des apiculteurs ne cesse de s’élever. Elle atteint un niveau critique (entre 65 ans et 70 ans) et les effectifs ne se renouvellent plus (entre 3% et 4% de pertes par an). L’apiculture alsacienne traverse une période de crise. « Les traitements employés par l’agriculture moderne, la mutation profonde de l’environnement dans les campagnes et les périphéries des villes limitant de plus en plus les emplacements pour exercer la pratique apicole, sans compter l’importation massive de miel, pour la plupart de mauvaise qualité, à des prix en dessous des frais de production en Europe expliquent, parmi d’autres causes sérieuses, le déclin de cette activité. Les apiculteurs, pour la plupart pluriactifs, trouvent rarement des successeurs au moment de leur départ à la retraite[2] ». Ce phénomène ne se rencontre pas uniquement en Alsace. Le reste de la France et la majeur partie des autres pays membres de l’Union européenne connaissent la même crise apicole. Pour remédier à cette chute d’effectifs, les syndicats apicoles organisent régulièrement des manifestations dans le but de vulgariser leurs activités. Ces manifestations prennent souvent la forme de portes ouvertes ou d’un petit stand présentant les produits apicoles au milieu d’une rue piétonne, d’une foire ou d’un bâtiment municipal. Les syndicats apicoles proposent également de nombreuses réunions de vulgarisation dans leurs ruchers-écoles et mettent l’accent sur la formation des nouveaux apiculteurs.

 

            L’avenir de l’apiculture semble être incertain. La chute des effectifs, qui commence dès la fin de la Première Guerre mondiale, devient aujourd’hui critique. L’apiculture reste cependant la « poésie de l’agriculture » et la fin de cette pratique, considérée longtemps comme un phénomène magique, n’est pas encore pour demain.

 

Extrait du memoire de Stéphane Martz

 

 

[1] En particulier : bastian (frédéric), Petit Manuel de l’apiculteur alsacien, Strasbourg, 1875 ; dennler (jacques), Le miel et son usage, Entzheim, 1885 ; dennler (lucie), Dissertation sur le miel ou le Miellat, Mutzig, s.d. [1910 ?] ; eck (eugène), Der elsass-lothringische Wanderbienenzüchter…, Dossenheim, 1913 ; klein (jean), Die moderne Königinnenzucht…, Berlin, 1909 ; zwilling (charles), Prakticher Wegweiser zum Betriebe rationeller und einträglischer Bienenzucht, Mundolsheim, 1887.

[2] « Journée des apiculteurs, le 12 mai », dans Dernières Nouvelles d’Alsace, samedi 11 mai 2002, page Locale Strasbourg 7.

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